Feuillets de novembre 2025

Chacune de vos peaux est craquelée et constellée de nacre Je vois dans vos yeux des colliers de coquillages et d’increvables abysses Je plonge ma main dans la porosité des cœurs Je ne fais pas exprès d’y déceler les replis destinés à l’oubli Mes doigts palpent avec douceur les ombres souterraines Les galeries humides où les larmes abondent comme à travers un vitrail Je voudrais apporter des arabesques là où palpitent silencieusement vos béances à vif Ouvrir les fenêtres aux choucas trop serrés dans vos grottes Pousser le vent dans vos gorges et faire éclore les cris qui manquaient d’eau Vous êtes cachés mais je vous vois Tout mon corps est transpercé de vous nous partageons des territoires inconnus Des terres étrangement brisées Je dois vous avouer que c’est là que je reconnais votre humanité et la mienne Soudain jaillit à travers ces brisures, ces recoins, ces ornières Une petite Toute petite Petite et palpitante Vie

  Tu ne te souviendras pas de cette lumière si chaude qu’elle en perçait le cœur Des gouttes de pluie épaisses et minuscules tapotant sur la Senne mise à nu Tu ne te souviendras pas de ce saule joyeux qui chantait le vent , ni des arbustes aux feuilles jaunies dont je crève de ne pas connaître le nom Je devrais connaître tous les noms des oiseaux, des arbres, des vents connaître tous les noms de tous les enfants du monde Les nommer pour leur dire qu’ils existent, qu’ils ont le droit d’exister Quand je dis « arbre » ou « fleur » ou « vent » ou « chat » ou « enfant », quelque chose dans le lointain de mon être vous reconnait, vous respecte, vous fait une place En nommant, on élargit son propre territoire intérieur Il se dédouble, se multiplie au gré de toutes ces rencontres avec l’autre l’autre est sans fin Il vient nous montrer que le cœur ne peut pas déborder, il ne peut que creuser plus profond J'ai un amour infini pour tout ce qui affleure à la surface de cette planète et au-delà Pour les étoiles et la lumière vieille de millions d’années

  Je marche sous le ciel ouvert où les choucas fanfaronnent où le soleil s’enfonce dans l’horizon comme une bougie prête à vaciller dans un silence sans mémoire Je ne danse qu’au son du soleil, drapée d’éphémère La mort est la dernière note d’un chant commencé bien avant moi Quand viendra le jour, je voudrais tomber sans éclat Comme la feuille en automne qui sait que sa chute est un retour Elle me prendra par la main sans me surprendre Vieille amie qui attendait derrière la lumière, depuis toujours J’aurai vécu et j’offrirai ce que je suis au repos du monde

  Je ne suis faite ni d’objets ni de peau mais d’invisibles traces Mes racines flottent autour de moi comme une lumière Quand je manque du passé ou de beauté et que mes mains deviennent des serres ivres d’envies, désespérées du vide coincé entre leurs griffes, Je creuse dans mes propres sillons et je parle au vivant oublié Je ravive le feu endormi, gardien de toutes les mémoires Ce que je cherchais est là, dans la mansarde des souvenirs Sous la poutre de l’instant, je convoque mes jalousies volatiles Je peux en recréer l’essence et trouver dans mon histoire la densité qui me manquait Pour me sentir à nouveau vraie, réelle J’ai le droit d’être en vie

  Je porte en moi des catacombes Cathédrales englouties Où sonne le glas des heures Je résonne au son des courants et des vagues Mon corps est fait des mesas, des montagnes brutes, de toutes les lunes et de tous les lointains Je me suis sentie si longtemps de nulle part et d’ailleurs Maintenant je sais que je suis de partout Je ne perçois plus de frontières, seulement un infini jeu de nuances Je ricoche sur chaque couleur de l’arc en ciel Quand des mots jaillissent comme des fouets Quand je suis lacérée de vous Quand la distance pose sa rugosité blessante à l’intérieur de ma peau Je trouve refuge dans le reste du monde Ma petitesse est devenue cette vaste étendue où les écailles iridescentes des petits poissons rivalisent avec les colliers de rubis des dieux

  J’ai été neuve mille fois et mille fois je suis née Ils n’ont pas compris pourquoi ma valise est si légère Pourquoi tout bouge toujours dans mon regard et dans mes mots Je regarde le monde avec des yeux qui s’attardent Je me laisse transpercer par le sens fragile du réel Comment vivre quand tout est voué à disparaître ? Cette tension entre le sens et l’éphémère traverse le vitrail de mon cœur à chaque heure de chaque journée Je n’éluderai pas la finitude ni la beauté ni la splendeur ni l’effroi Je me suis jurée d’embrasser le monde tel qu’il est Je danse à travers les fragiles miracles du quotidien malgré la futilité de la vie qui m’enserre la gorge Parfois je marche sur un tesson de verre qui fait gicler le sang dans mon œil apeuré Il arrive que cette violence même me semble belle, et notre petitesse la plus grande des grâces Parfois je ne sais plus rien Je ne suis que désespérée Alors je ris très fort pour conjurer les fantômes qui me donnent la nausée et leur faire croire que je suis des leurs Nous passons sur la terre comme une respiration dans le grand souffle du monde, vague ondoyante venue embrasser le sable dans un ultime baiser d’écume Une vie belle est peut-être une vie simplement sentie Où l’on a le courage de s’émerveiller malgré la fragilité, aimer dans le passage du temps, laisser la beauté nous enlacer sans chercher à la posséder Simplement, peut-être, ne pas fuir le mystère Ne pas se réfugier dans le bruit et l’accélération mais s’abandonner à cet « assez » qui ne dure pas, délimité dans l’infini des possibles Sentir, depuis cet endroit où rien n’a besoin d’être prouvé, l’infime et l’éphémère s’embrasser

  Le temps est parti en lambeaux Et les tiroirs abondent de souvenirs fanés Je me souviens de toi, tu sais De tes lèvres collées en un point final De ton cœur si triste qu’il semblait mort pour toujours Je t’ai dessinée à l’intérieur d’une larme bleue, recroquevillée, avec pour seule peau tes longs cheveux raides Dans les couloirs surannés, je marche vers toi Le sol a toujours cette odeur indescriptible de vieux livres cornés J’ai l’impression de t’avoir laissée en pâture aux embruns du siècle J’ai parcouru le monde en cherchant quelqu’un qui te protégerait des nids d’oiseaux noirs et des cris du guépard J’ai eu tant de colère pour ceux qui t’abandonnaient et ne te défendaient pas Je traverse le pont du temps avec des paupières si fines qu’on dirait du papier de riz Je ne peux pas réparer ce qui est cassé mais cette fois je serai là Je te retrouve dans ce grenier effiloché et tu me prends dans tes bras Nous ferons de tous ces débris des vitraux colorés Et de tous ces lambeaux épars une couverture reflétant l’univers Ce sera toi et moi, tellement vivantes, dans le jardin du monde