Dans les saules

Feuillets de saison, fragments fragiles, au fil de l’eau

Feuillets de janvier 2026

Maintenant j’ai trouvé un foyer Quand je tiens la main de mon fils pour l’endormir Je retrouve la même sensation qu’il y a douze ans Quand je tenais dans ma main celle de mon autre enfant Des lumières jaunes baignaient la pièce Juste avant que la nuit n’ondoie Je ne voulais pas être ailleurs Je ne voulais rien faire Aucune pensée ni aucun bruit Juste lui et moi sous le duvet du crépuscule Enrubannés d’une auréole d’or Ce sont ces moments de la vie comme une mer étale Tout devient limpide Tout est d’une ineffable beauté Maintenant j’ai trouvé un foyer et c’est là qu’est ma place

Janvier fanfaronne au son d’un froufrou délicat Je pense aux mois 12 mois grattés comme des allumettes dont il ne reste qu’une odeur de soufre fané Je polis mes bottines, mes sacs en cuir et mon cœur aguerri par cette année J’effeuille plus d’un costume que je raccroche derrière les décors pour toujours Je remplume tous les trous, toutes les crevasses d’une mixture faite maison et leur octroie mille baisers J’ai offert aux oiseaux tous les souvenirs coincés dans mes cheveux en espérant que ça les aide à passer l’hiver Maintenant je pose la main dans ma coupe de garçonne et je souris des nouveaux départs qui n’en finissent pas J’avance avec un souffle joyeux qui n’a forme que dans ma tête Je siffle une chanson qui m’émeut et a la forme d’une danse que je n’abandonnerai plus Je replie les besaces dépouillées et je m’octroie le luxe de garder des trésors dans un recoin secret connu de moi seule Je ne ferme pas la porte mais je l’ouvrirai avec un cœur vrai qui se donne d’abord à lui-même, les volets clos aux quatre vents, attendant la brise et le pétrichor Dans l’armoire je garde une boite marquée de douceurs pour les jours tristes J’irai camper la forêt noire pour pacifier les choucas qui y ont fait leurs nids Je suis prête à écouter C’est le silence que je cherchais Je suis prête à sentir Ce qui palpite et s’enlace J’entends la vie sourdre dans mon corps comme la rivière dans une caverne millénaire ça a le goût des choses simples et de l’évidence, le reconnaissez-vous ? J’irai danser sous les saules J’y danse déjà dans la neige de janvier Je frétille des saisons à venir Tous les parfums je les inviterai sur ma bouche Serez-vous là ? Moi, oui J’envoie des prières au vent, pour semer dans la forêt ses lettres de lumière Et ses pluies d’arc en ciel Je convoque un feu millénaire qui fera un festin de mes vieux serments J’avance avec la grâce au bout du doigt Parfois je la vois frétiller avec amusement comme une magie très ancienne reliée aux enfances et au cosmos Je m’habillerai de paillettes et de voie lactée pour embrasser les jours sombres J’ai une tanière maintenant pour passer les hivers C’est mon secret que je ne cache plus

Bonjour silence Ton horizon a la forme d’une tanière où se lover pour s’aimer un peu plus Chacun apporte ses brindilles dans ton nid L’un des paillettes, l’autre des écorces d’orange, ou encore quelques plumes trouvées dans une couette en duvet Un jour j’ai vu un enfant y déposer des baisers pour en faire un coussin cotonneux Et s’y endormir dans le calme sucré de l’aube Bonjour silence Ce bonjour c’est pour te saluer et te dire merci Parfois tu viens sur nos épaules déposer un rideau qui étire le temps L’urgence s’évapore et l’empressement aussi et la tempête des émotions Tu dis : chuuuuuut Tu chantonnes une berceuse d’un autre temps Drapés de toi, nous répondons : OUI, chuuuuuut, et la berceuse nous la chantonnons avec toi Bonjour silence Tu dessines dans nos vies un paysage sans tambour ni blabla Les bobines de tous les films sont rangées au grenier Tous les procès au placard, plus besoin de se défendre ou d’être compris OUSTE (C’est une espèce de formule magique pour balayer les scories) Tu nous invites à quitter la scène sur laquelle nous ne cessions de raconter devant un public bavard et dissipé : CIAO Bonjour silence Venez, dis-tu. La vie est dans mes collines, dis-tu Au milieu du thym et du serpolet on peut se retrouver soi-même Et s’offrir la douceur du soleil en ne s’abandonnant plus jamais L’essentiel ne fait pas de bruit CALIN Bonjour silence Je respire : Aaaaahhhh Chuuuuut, OUI, OUSTE, CIAO, CALIN, Aaaaahhh

Ce matin je suis allée au jardin J’ai ramassé toutes les branches cassées par le vent d’hiver Avec les feuilles mortes j’ai composé un tas où se réchaufferont les coléoptères s’ils le souhaitent Un merle chantait dans le pommier tout nu Et le magnolia étincelait de bourgeons nouveau-nés J’ai frotté la table en bois remplie de mousse, de fientes d’oiseaux et de vieux noyaux de cerise J’ai redressé les chaises tombées sous les neiges de janvier L’avion en frigolite gisait dans un talus, j’ai redressé son nez et je l’ai fièrement fait voler dans le ciel gris J’ai dit bonjour aux fleurs qui vaillamment se frayaient un chemin dans le froid Je les ai trouvées belles et je me suis sentie chanceuse A toutes les petites pousses, tous les chants d’oiseau et les arbres, j’ai donné mon attention et un regard plein de curiosité et d’émerveillement J’ai songé à l’automne qui était passé, à l’hiver qui pulsait jusqu’aux nuages et aux promesses du printemps Je me suis accroupie au milieu de l’herbe molle et j’ai fermé les yeux pendant de longues minutes Mon jardin J’ai soupiré avec fatigue, puis avec délice Je me suis relevée doucement Je reviendrai te voir souvent, petit jardin, je te le promets

Aujourd’hui je ne cherche plus LA beauté, mais humblement et simplement la mienne. Elle a un goût d’élégance anglaise, légèrement aristocrate, baignant dans l’ombre d’une grande bibliothèque universitaire. Elle sent l’érudition en même temps qu’un souffle de légèreté. Elle se baigne dans une rivière d’enfance puis emprunte aux lettres ses plus belles noblesses. Elle admire le raffiné mais dédaigne le luxe. Elle est exigeante. Elle voue à la lumière un culte particulier puis s’ébroue de joie devant l’éloge de l’ombre. Elle est la nature nimbée de grâce et aussi le style d’une Audrey Hepburn, ou la classe gentlemanesque d’un Sherlock Holmes. Elle campe dans les landes écossaises, danse à travers la garrigue, se faufile au milieu de la capitale. Elle est farouche et libre en même temps qu’ordonnée et lisible. Elle est faite de peu, car on ne peut rendre grâce et honorer dans le trop. Quelque chose de la magie des fées l’habille, quand le carillon sonne pour rappeler la douceur de vivre. Elle est une respiration dans l’agitation, un silence sur la portée, un soin désinvolte porté à toute chose. A la fois profonde et légère, sérieuse et fantasque. Elle est savamment contradictoire et ne s’en embarrasse pas. Elle est le socle : ce qui abreuve, ce qui nourrit, ce qui apaise. Elle est vent, eau, fruits, sève. Elle remplit le corps d’une confiance invisible et indivisible en la vie. Elle s’éveille dans un musée, devant un rire, au cœur d’un moment partagé, à travers la démarche d’une inconnue, au son d’une voix ou d’une chanson, ; à travers les saisons, le bois, la pierre, quand vient la lune, quand se retire la marée, dans la paume d’un enfant et le regard d’une mère, au cœur de la poésie qui prend de multiples formes, dans la façon d’assembler un plat et de danser en famille, dans l’écriture, sur le papier, au milieu des carnets de cuir et des étreintes : elle rayonne d’une infinie douceur et l’orbe de son écho habille nos vies de splendeur.

Me régaler de cette lumière du mois des neiges qui est sans prix offerte à tous Et de ce qui embaume de beauté la maison Trésors glanés au fil des ans Comme une floraison sans cesse renouvelée Savourer ce goût de la vie Qui porte le sceau de la chance et de la colombe

Je dessine de petites îles où me reposer dans la course Milliers d’archipels comme des havres de paix J’y dépose mon corps et ma tête Je n’ai rien d’autre à faire qu’y être C’est étrange, n’est-ce pas Plus rien à chasser ni à poursuivre Comme c’est bizarre L’animal désirant peut se taire et se reposer L’île le réveillera d’une douce brise quand reprendra le voyage Je savoure ma vie sur le fil du collier d’archipels Quand je reprends la mer, qu’elle soit calme ou rageuse, Je sais que juste là-bas pas loin m’attend une terre où je n’ai rien à prouver

S’engager dans le geste et le mouvement Se déposer dans le silence et le ressenti Je suis aux racines de ma vie

Les flocons de janvier ont porté sur mon seuil des missives sans paroles Tandis qu’acharnée, je déambulais dans le bruit, ils portaient le message d’un silence mat Pour une fois je souhaiterais les écouter Oublier la transparence crue et les eaux agitées Ôter les fanions dressés dans le château de guerre Cesser les cris apeurés d’invisible Pour une fois je souhaiterais les entendre M’offrir une dignité sans chahut Porter un manteau d’étoiles, de fleurs et de flocons Habiter une limpidité que personne ne regarde Ce sont les racines de la magie Même dans le doute, ne plus jamais s’abandonner

Feuillets de décembre 2025

Quand tu as ouvert la porte entre nos deux mondes En moi quelque chose a respiré Je me suis sentie soulagée d’un poids resté trop longtemps invisible J’ignorais les dragons rouges aux larmes de givre coincés dans mon corps Alors qu’au dehors je ressentais le souffle du moineau apeuré Je n’ai jamais su déchiffrer les langages des humains Mais votre sang s’invitait en tambour dans mon coeur Je cherchais dans vos phrases une clef capable de décoder l’ineffable Aveugle dans ma propre grotte je devais juste soulever les paupières Sentir les ondoiements de mon souffle jusqu’aux racines et aux cîmes de mon être Faire la lumière dans cet espace qui m’abrite Et l’écouter fredonner cette mélodie qui est la mienne J’apprendrai à aimer cette musique qui a la forme du sang et des étoiles Qui est tissée aux bordures de la peau et des rêves Qui est unique et semblable à toute vie J’apprivoiserai ma propre langue Nous parlerons des dialectes distincts Mais leur musicalité nous rassemblera dans la lumière des feux de joie

  J’ai longtemps cherché quelqu’un Qui se serait assis à l’intérieur de moi et m’aurait emplie toute entière Il aurait allumé un feu dans cette pièce pleine de vide Et mis de la musique pour apaiser les silences il aurait construit des ponts pour me relier au dehors et tissé un cocon pour me protéger des intempéries il aurait effacé toutes les distances affreuses sur les visages impassibles il aurait dessiné des sourires il aurait troqué les gifles de violence et les embruns indifférents contre la douceur des étreintes et la joie irradiante dans les jours moches, avec la folie rouge, à travers les pleurs qui déforment tout : il m’aurait aimée partout et tout le temps jamais il n’aurait fermé la porte et encore moins abandonnée j’ai toujours cherché au dehors de moi comme une évidence sur ma condition volatile je me suis vue feu follet, opaline, volutes, je vivais sur une lune où la pesanteur n’a pas cours et je cherchais quelqu’un pour assurer, m’assurer, me rassurer quelqu’un pour faire contrepoids à ma légèreté si extravagante qu’elle en devenait odieuse dans cette pièce pleine de vide j’ai oublié trop longtemps qu’il y avait déjà quelqu’un toute petite, si petite qu’elle en était presque invisible, sa voix fluette devenue soupir, une petite fille pleurait dans une larme bleue, ses sanglots cachés dans un brouillard opaque, ce jour-là, un jour de décembre, pour la première fois je l’ai entendue sangloter doucement et je suis descendue dans la pièce qui était toujours aussi froide mais qui n’était plus vide, je suis descendue, j’ai allumé un feu et j’ai mis de la musique je me suis assise par terre, à l’intérieur de moi pour la première fois, juste à côté d’elle, et j’ai pris sa main dans la mienne

  Toute mon enfance s’est étirée dans une longue nuit d’hiver J’avais entre le monde et moi un bouclier d’argent Il ravalait mes larmes quand je pensais vous perdre, quand ma tête imaginait les horreurs qui pourraient un jour me séparer de vous et vous séparer de moi Longtemps j’ai tout vu par le filtre de cette distance J’imaginais des tourbillons de mélasse, des abysses indomptables, d’ineffables abîmes et des cyclones plus profonds que le plus profond des trous de la terre Longtemps j’ai cru que tout le monde portait en lui ce gouffre d’infranchissable, composé d’angoisses mutiques et de cris mutilés Plus tard seulement j’ai su que non J’ai compris avec stupeur que je m’étais trompée : chacun voit la vie avec son propre regard, teinté d’unique et de coquillages ambrés, fêlé ou déformé, les nuances sont trop nombreuses pour être décrites dans un poème et je me rends compte que je ne sais rien des yeux des autres et de leurs peaux qui respire des parfums inconnus Des milliards de fragrances ennuagent la terre où nous habitons et je ne suis consciente que de si peu d’entre elles Je nous pensais semblables mais nous étions uniques Quand nos regards divergeaient, je transformais ma pupille en lame d’acier, je ravalais un sanglot indompté qui venait se débattre dans ma gorge à m’en étouffer Je n’ai jamais accepté que nous puissions être différents, sans cesse je cherchais à vous rameuter à moi-même, pour m’unifier dans une étreinte désespérée J’ai toujours eu si peur de ce qui nous séparait J’ai toujours cru que je ne le supporterais pas, que le dragon coincé dans mon corps, ivre de panique, déchirerait ma peau, la folie rouge m’engloutirait, je finirais avalée, honteuse, dépossédée, sans sang, sans chair, sans amour Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé cela si longtemps, pourquoi je me suis sentie en sursis, si vulnérable, prête à être attaquée n’importe quand, à l’affût, l’œil apeuré, acéré Il me semble que je ne croyais pas à ma propre existence Furtive et diaphane, elle était pour moi une erreur dans la marche du temps Un jour, on allait se rendre compte qu’on m’avait donné une vie et qu’elle ne m’était pas destinée, Je devais me faire toute petite, passer inaperçu, sans quoi on m’arrêterait et on me mettrait à la porte de ma propre existence Je me suis toujours apprêtée à mourir, et j’ai toujours craint de disparaître sans avoir pu incarner ma vie au moins une fois, une heure, une minute C’est votre regard seul, votre présence seule, votre approbation qui consentait à me rendre vivante Je pensais qu’il fallait mériter d’être en vie, et que ce mérite, vous seuls pouviez me le donner Seul mon cœur ouvrait d’autres possibles et dans l’instant se nourrissait de beauté, revêtait sur mes lèvres une douceur rosée Je l’ai laissé m’apprivoiser et j’ai nourri notre amitié Maintenant, chaque aube m’adoucit Je me familiarise avec ma propre existence et je lui reconnais son droit à être Quand je remercie la vie, ce n’est plus avec un sourire coupable mais avec un rire franc Comme si soudain j’avais pris racine et que je ne pouvais plus m’envoler au moindre souffle de vent Je sais que chacun passe sur cette terre avec ses folies emmurées, ses éclats de fée, ses lumières odorantes et ses abysses qui lui sont propres et ne se dévoileront peut-être jamais Je ne regrette rien et je ne m’apitoie pas J’ai une tendresse immense pour celle que j’ai été et pour tous les êtres sur cette planète qui tournent en rond, immobiles, dans la prison de leur tête, qui peinent à ouvrir la fenêtre Je les comprends tellement Parfois encore, je suffoque, ma boule dans la gorge revient, l’air s’absente, tout devient étriqué : moi, le temps, l’espace, l’amour Parfois encore j’ai mes murs qui sentent le moisi et mes vitres sont si pleines de crasses que je ne vois rien au dehors Ce grand nettoyage-là ne finit jamais Mais il en vaut la peine Pour toutes les grâces qui s’invitent dans nos vies quand on ne craint plus les courants d’air Pour tous les éclats de lumière qui ne viendront certes jamais nous apporter un sens sur un plateau d’argent Mais si une goutte de rosée traversée par l’aube a le droit d’exister sans raison, simplement d’être, pleinement, sans attente et sans tension, pourquoi pas nous ?

  En moi il y a un cheval fou Je ne pense pas qu’il soit fou Et je doute que ce soit vraiment un cheval pourtant parfois il est comme fou et se cabre comme un cheval il pourrait déchirer ma peau avec ses sabots et cependant il m’aime et veut me protéger en me protégeant me brise je tends la main vers lui et ses flancs sont couverts de sang il a si mal des blessures qui ne lui appartiennent pas je te dirai tout doux mon beau je te dirai des mots muets pour t’écouter, mon front sur le plateau de ton front je t’entends et aujourd’hui je suis responsable de ma vie je saurai me défendre s’il le faut tu peux ranger ta carapace de guerrier et tes fouets tu peux te reposer toi qui es sans cesse sur le qui vive à l’affût de la moindre bravade quand tu t’agiteras encore je te dirai tout doux mon beau je sais tous les risques que j’encours j’ai rangé le bouclier à lame d’argent je l’ai troqué contre l’orbe d’un lac ça n’a l’air de rien mais c’est très efficace dans le monde du dehors tu peux ruer et te cabrer mon cheval fou j’ai la peau endurcie des tanins du soleil et des nodosités des grands chênes un jour tu auras plus de paix et ta folie ne sera plus folie elle aura l’allure d’une danse étrange et fantasque si douce qu’on ne peut que la chérir pour toujours

  J’écris pour m’expliquer à moi-même Pour vous dire des choses que je ne savais pas mais que vous connaissiez peut-être Que chacun se pense être le miroir de l’autre et du monde Et que c’est faux Il y a une multitude invraisemblable de vérités Chacun porte sa capeline et son flambeau et traverse son chemin, rebrousse les forêts noires et espère découvrir la lumière derrière le repli d’une clairière J’aimerais avoir ce regard qui ne cherche pas à tout prix ce qui rassemble Et qui dans l’écart révèle une étreinte Nous sommes tous à la recherche d’un reste troublé de l’enfance Une zone à réparer Je construis ma cabane qui ne ressemble à aucune autre dans l'espoir de m’accoler avec grâce au reste du monde

  Je n’aime pas ces moments où la nuit redevient ennemie Je dois m’extraire de l’obscurité, marais des pensées Elles s’enroulent et s’emberlificotent à l’ombre de mon oreiller Je ne peux pas les empêcher d’exister et leur présence bruyante m’empêche de dormir Font planer une menace sans nom Ou trop terrifiante du moins pour être nommée Comme si le noir allait d’un instant à l’autre définitivement, irrémédiablement Tout engloutir C’est une luxuriance assoiffée, un foisonnement qui annonce un chaos terrible Je ne lutte plus Après les avoir senties m’assaillir pendant une heure je me lève Il ne sert à rien de se cacher Je suis là et elles aussi, je n’aime pas les sentir fourmiller autour de moi comme autour d’une carcasse à dépouiller Je me lève avec un essaim de corbeaux qui dépasse de ma tête Je me fais un café en chemin certains volatiles se sont déjà avoués vaincus Comme si le mouvement seul les décourageait Je me fais un café et me voilà dans la nuit et cette fois je suis seule avec un silence fatigué et le salon désert Dehors le jardin s’enroule dans une étole de brume et ses sillages cotonneux ajoutent encore de la respiration dans ma nuit attaquée Je respire j’écris De la vie j’aime les contrastes et la profondeur Je suis partie en exploration sous la surface du monde Là où d’autres voyages d’est en ouest ou de nord en sud Je ne fais que creuser pour m’engager vers le ciel Dans une verticalité vertigineuse et sublime D’une douceur et d’un amour que je sais absolus Je louvoie entre les abysses et les cîmes Quand d’autres voguent de New-York aux Carpates ou que sais-je encore Je n’aurai jamais de photographies à montrer aux amis, un soir d’hiver Seuls ces poèmes écrits sur un ordinateur Pour retracer l’ébauche d’un chemin Et partager avec vous maladroitement ces quelques pérégrinations intérieures

Feuillets de novembre 2025

Chacune de vos peaux est craquelée et constellée de nacre Je vois dans vos yeux des colliers de coquillages et d’increvables abysses Je plonge ma main dans la porosité des cœurs Je ne fais pas exprès d’y déceler les replis destinés à l’oubli Mes doigts palpent avec douceur les ombres souterraines Les galeries humides où les larmes abondent comme à travers un vitrail Je voudrais apporter des arabesques là où palpitent silencieusement vos béances à vif Ouvrir les fenêtres aux choucas trop serrés dans vos grottes Pousser le vent dans vos gorges et faire éclore les cris qui manquaient d’eau Vous êtes cachés mais je vous vois Tout mon corps est transpercé de vous nous partageons des territoires inconnus Des terres étrangement brisées Je dois vous avouer que c’est là que je reconnais votre humanité et la mienne Soudain jaillit à travers ces brisures, ces recoins, ces ornières Une petite Toute petite Petite et palpitante Vie

  Tu ne te souviendras pas de cette lumière si chaude qu’elle en perçait le cœur Des gouttes de pluie épaisses et minuscules tapotant sur la Senne mise à nu Tu ne te souviendras pas de ce saule joyeux qui chantait le vent , ni des arbustes aux feuilles jaunies dont je crève de ne pas connaître le nom Je devrais connaître tous les noms des oiseaux, des arbres, des vents connaître tous les noms de tous les enfants du monde Les nommer pour leur dire qu’ils existent, qu’ils ont le droit d’exister Quand je dis « arbre » ou « fleur » ou « vent » ou « chat » ou « enfant », quelque chose dans le lointain de mon être vous reconnait, vous respecte, vous fait une place En nommant, on élargit son propre territoire intérieur Il se dédouble, se multiplie au gré de toutes ces rencontres avec l’autre l’autre est sans fin Il vient nous montrer que le cœur ne peut pas déborder, il ne peut que creuser plus profond J'ai un amour infini pour tout ce qui affleure à la surface de cette planète et au-delà Pour les étoiles et la lumière vieille de millions d’années

  Je marche sous le ciel ouvert où les choucas fanfaronnent où le soleil s’enfonce dans l’horizon comme une bougie prête à vaciller dans un silence sans mémoire Je ne danse qu’au son du soleil, drapée d’éphémère La mort est la dernière note d’un chant commencé bien avant moi Quand viendra le jour, je voudrais tomber sans éclat Comme la feuille en automne qui sait que sa chute est un retour Elle me prendra par la main sans me surprendre Vieille amie qui attendait derrière la lumière, depuis toujours J’aurai vécu et j’offrirai ce que je suis au repos du monde

  Je ne suis faite ni d’objets ni de peau mais d’invisibles traces Mes racines flottent autour de moi comme une lumière Quand je manque du passé ou de beauté et que mes mains deviennent des serres ivres d’envies, désespérées du vide coincé entre leurs griffes, Je creuse dans mes propres sillons et je parle au vivant oublié Je ravive le feu endormi, gardien de toutes les mémoires Ce que je cherchais est là, dans la mansarde des souvenirs Sous la poutre de l’instant, je convoque mes jalousies volatiles Je peux en recréer l’essence et trouver dans mon histoire la densité qui me manquait Pour me sentir à nouveau vraie, réelle J’ai le droit d’être en vie

  Je porte en moi des catacombes Cathédrales englouties Où sonne le glas des heures Je résonne au son des courants et des vagues Mon corps est fait des mesas, des montagnes brutes, de toutes les lunes et de tous les lointains Je me suis sentie si longtemps de nulle part et d’ailleurs Maintenant je sais que je suis de partout Je ne perçois plus de frontières, seulement un infini jeu de nuances Je ricoche sur chaque couleur de l’arc en ciel Quand des mots jaillissent comme des fouets Quand je suis lacérée de vous Quand la distance pose sa rugosité blessante à l’intérieur de ma peau Je trouve refuge dans le reste du monde Ma petitesse est devenue cette vaste étendue où les écailles iridescentes des petits poissons rivalisent avec les colliers de rubis des dieux

  J’ai été neuve mille fois et mille fois je suis née Ils n’ont pas compris pourquoi ma valise est si légère Pourquoi tout bouge toujours dans mon regard et dans mes mots Je regarde le monde avec des yeux qui s’attardent Je me laisse transpercer par le sens fragile du réel Comment vivre quand tout est voué à disparaître ? Cette tension entre le sens et l’éphémère traverse le vitrail de mon cœur à chaque heure de chaque journée Je n’éluderai pas la finitude ni la beauté ni la splendeur ni l’effroi Je me suis jurée d’embrasser le monde tel qu’il est Je danse à travers les fragiles miracles du quotidien malgré la futilité de la vie qui m’enserre la gorge Parfois je marche sur un tesson de verre qui fait gicler le sang dans mon œil apeuré Il arrive que cette violence même me semble belle, et notre petitesse la plus grande des grâces Parfois je ne sais plus rien Je ne suis que désespérée Alors je ris très fort pour conjurer les fantômes qui me donnent la nausée et leur faire croire que je suis des leurs Nous passons sur la terre comme une respiration dans le grand souffle du monde, vague ondoyante venue embrasser le sable dans un ultime baiser d’écume Une vie belle est peut-être une vie simplement sentie Où l’on a le courage de s’émerveiller malgré la fragilité, aimer dans le passage du temps, laisser la beauté nous enlacer sans chercher à la posséder Simplement, peut-être, ne pas fuir le mystère Ne pas se réfugier dans le bruit et l’accélération mais s’abandonner à cet « assez » qui ne dure pas, délimité dans l’infini des possibles Sentir, depuis cet endroit où rien n’a besoin d’être prouvé, l’infime et l’éphémère s’embrasser

  Le temps est parti en lambeaux Et les tiroirs abondent de souvenirs fanés Je me souviens de toi, tu sais De tes lèvres collées en un point final De ton cœur si triste qu’il semblait mort pour toujours Je t’ai dessinée à l’intérieur d’une larme bleue, recroquevillée, avec pour seule peau tes longs cheveux raides Dans les couloirs surannés, je marche vers toi Le sol a toujours cette odeur indescriptible de vieux livres cornés J’ai l’impression de t’avoir laissée en pâture aux embruns du siècle J’ai parcouru le monde en cherchant quelqu’un qui te protégerait des nids d’oiseaux noirs et des cris du guépard J’ai eu tant de colère pour ceux qui t’abandonnaient et ne te défendaient pas Je traverse le pont du temps avec des paupières si fines qu’on dirait du papier de riz Je ne peux pas réparer ce qui est cassé mais cette fois je serai là Je te retrouve dans ce grenier effiloché et tu me prends dans tes bras Nous ferons de tous ces débris des vitraux colorés Et de tous ces lambeaux épars une couverture reflétant l’univers Ce sera toi et moi, tellement vivantes, dans le jardin du monde